Monique est assise sur la plage en appui sur les bras. Elle porte une robe à bretelles et un nœud dans les cheveux. La photo est en noir et blanc.

Toutes les teintes
de la vie.

Septembre 1923 - Décembre 2011

Petite fille
de Belgique

La guerre, la débrouille
et l'amour

Teinturerie
de mère en fille

L'époque
des bistrots

De la ville
à la campagne

De la campagne
à la mer

Petite fille de Belgique

Je suis  est née le 30 septembre 1923 à Doulance,  d’un père français et d’une mère Belge. Mes parents, Jeanne et André quittent quelques années après ma naissance la grisaille de  la Somme pour celle de Puteaux où ils tiennent  une teinturerie, rue du Mont Valérien. Je me rappelle d’avoir été une petite fille gâtée. J’ai eu le bonheur d’avoir une joli poupard que je lève, habille et recouche pour être sûre de ne pas l’abîmer. Je me souviens aussi d’une grande maison de poupée. Je garde en mémoire quelques images de l’école et un souvenir, celui de mon père qui part livrer le linge de la teinturerie dans sa Harley Davidson et son side-car!

En 1930, toute la famille quitte la France pour aller en Belgique où est installée ma grand-mère. Elle habite Ixelles, alors banlieue éloignée de la capitale, que l’on rejoint désormais en un clin d’œil grâce au tramway. Je suis retournée à Ixelles en 2001 avec ma petite-fille Jennifer pour retrouver l’emplacement de la teinturerie de mes parents. Que d’émotions en revoyant l’emplacement de la boutique même si elle n’existe plus.

A Ixelles la maison est peuplée de bête à poil, à plume et à carapace : tortue, chat, perruches  et autres petites bêtes que mon père ramène, souvent blessées, pour les ramener à la vie. Aucun animal n’aura autant de place dans mon cœur que Milou le chien, « mon chien ! ».

Comme mon frère, André, que j’appelle  « Dédé »,  de deux ans et demi mon ainé, je me sens un peu étrangère et l’école ne me passionne pas beaucoup. Quoi faire ? L’école est obligatoire jusqu’à 14 ans…Mais la guerre éclate et la question ne se pose plus, il faut rentrer en France.

Mon père étant français, il quitte Bruxelles dès 1938, à la première mobilisation. Avec ma mère, ma grand-mère et mon frère nous le rejoignons l’année suivante dans un total dénuement, quelques petites choses emportées.

Toute la famille s’installe en 1939  à Paris, rue Amélie, dans le 7e arrondissement. L’appartement est composé d’une unique pièce, grande, certes, mais Dédé préfère s’installer dans le séchoir au-dessus de l’appartement.

Mon père a trouvé un emploi de laveur chez un teinturier, rue Amélie, et ma mère y est aussi employée comme repasseuse. Mon père accepte ce métier de laveur en ces temps de disette mais son vrai métier  est celui de teinturier : presque chimiste, il sait mélanger les couleurs pour obtenir les nuances souhaitées. Pour changer la couleur d’un vêtement, celui-ci est décousu, teinté puis recousu…Un travail long et minutieux.  

Toute la famille déménage ensuite à quelques pâtés de maison, rue de la Comète, toujours dans le 7e arrondissement.  Je commence  à travailler dans la couture. J’apprend le métier chez une petite couturière du quartier ou je m’occupe de tout, même du bébé de la patronne. Mon frère, Dédé, parcours les rues de Paris en tricycle pour réaliser des courses puis il passe au  service de Monsieur Fauchon à la Madeleine, en tant  que chauffeur de maître.

La guerre appelle les hommes, et les femmes nous restons  ensemble : ma mère et moi nous  nous installons chez cette ma grand-mère, rue de Grenelle. Je garde un très fort souvenir de ma grand-mère Adèle : née en Belgique, maitresse femme qui « n’a pas les deux pieds dans le même sabot ». Je me souviens d’une femme qui quitte une place pour une autre, qui  ne donne pas d’argent car elle n’en a pas, mais vient toujours avec quelque chose à donner.

« Des tas de trucs. Elle n’a jamais rien demandé. On n’avait pas besoin de demander : elle savait et aidait. Ça venait d’elle ». Adèle mourra à 87  ans.

La guerre, la débrouille et l'amour

Monique est assise avec son mari Robert dans un gros fauteuil. Elles est assise sur ses genoux. La photo est noir et blanc et date des années 50.

La débâcle, 1940.

Les rues de Paris grouillent de gens quittant la capitale avec le strict nécessaire, seul ou en famille, « Tout le monde foutait le camps !». Les allemands ont envahi Paris et les parisiens ont peur. Quand on décide de suivre la marée humaine qui fuit le danger allemand, il  est trop tard pour partir, Paris est déclarée « ville ouverte » où les combats sont interdits.

Commence les difficultés pour travailler et se nourrir. Mon père est revenu et mes parents trouvent un poste de concierge dans un immeuble à côte de la rue Vaugirard. Je suis dans une minuscules chambres de bonne de cet immeuble et travaille chez Madame Jeanne, rue de Grenelle, comme petite main. C’est une maison de couture secondaire, d’une dizaine d’ouvrières, qui ne résistera pas à cette première année de conflit et de difficultés économiques. La maison ferme et je dois trouver un autre emploi.

« On a galéré !». Je suis, comme de nombreux jeunes à cette époque, recrutée dans le cadre du plan emploi de Pétain, dans une entreprise passée sous le contrôle des Allemands : la Radiotechnique de Suresnes (Philipps). 

C’est dans le Paris occupé que je rencontre en 1941 mon grand amour, « papa », dans le métro, station Vaugirard. A 6H30, le métro est bondé. Je rentre dedans et vais m’installer, comme à mon habitude, contre la porte en face. Un homme se met devant moi. Je remarque sa stature, ses grands yeux bleus et sa bague, un anneau doré au milieu duquel étincèle une pierre ovale, bordeaux. Cet homme est Robert Prou, mon futur mari. Ce jour-là il a loupé son métro mais il prendra désormais toujours le même pour me revoir. Tous les matins nous prenons le métro ensemble et faisons chaque jour plus ample connaissance.

La mère de Robert à une teinturerie, rue de la Procession, à quelques pas de la loge de mes parents. Je me lis d’amitié avec la sœur de Robert alors que ce dernier, entre deux départs pour l’Allemagne en tant qu’ouvrier, travaille chez Bronsavia (société de mécanique) et comme mousse sur le Pomone, une péniche amarrée à Bercy qui part souvent, trop souvent.

24 Octobre  1944 : On se marie dans l’intimité, rue de la Procession, à Saint Lambert de Vaugirard. Seuls mon frère et ma belle sœur Jeanette, ainsi que quelques amis sont présents. La guerre n’est pas encore terminée et les denrées sont encore difficiles à trouver. Pour le repas du mariage on va chercher un rosbif à la campagne qui revient malheureusement faisandé. Les secrets d’une bonne marinade permettront de sauver l’honneur et de partager un bon repas. 

Nous nous installons rue Maublanc dans le 15e arrondissement de Paris, à deux pas du métro Vaugirard où nos regards se sont croisés pour la première fois.

La guerre touche à sa fin. Je me rappelle quand, en Mai 1945, De Gaulle descend les Champs Elysées.  « Il est descendu en marchant avec les bras comme ça…Oh, c’était fou ! ». Les Champs-Elysées sont  noirs de monde et tous les gens applaudissent. Mais quand De Gaulle redescend  la grande avenue et arrive à la Seine, les collabos lui tirent dessus. Il arrive à se mettre à l’abri alors que tout le monde autour se planque, comme nous, de peur de recevoir une balle perdue.

 

Teinturerie de mère en fille

Monique est en train de repasser dans sa teinturerie
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      La mère de Robert à une teinturerie rue de la Procession dans le 15e arrondissement de Paris et sa fille en a la gérance. Robert et Dédé, mon frère, devenus amis, veulent acheter la boutique pour ouvrir  un magasin de cycle mais la mère de Robert propose me propose la  gérance de la teinturerie. Nous quittons la rue Maublanc et pour s’installer dans l’appartement au-dessus de la boutique. Pendant environ deux ans j’apprend le métier de teinturière et fait les mêmes gestes que ma mère !

      De cette époque, je garde quelques souvenirs cocasses liés aux voitures. Notre première voiture n’a bien évidemment pas de chauffage. Je me rappelle  faire chauffer des briques et les mettre  sur mes pieds pour ne pas avoir froid. Je me souviens d’une autre voiture qui fume ou de celle de mon frère, une Panhard Dyna,  dans laquelle il faut un parapluie quand il pleut! A cette époque il n’y a pas beaucoup de voiture dans Paris ce qui est préférable car les freins  n’étaient pas très sûrs!

      La belle femme qui marche avec un pas assuré dans les rues de Méru doit malheureusement combattre la maladie des teinturiers. Les vêtements imbibés de benzine rejettent une boue toxique qu’il faut enlever. Repassés à peine secs, ils libèrent leurs émanations de solvants. Toutes les semaines je dois faire des tests sanguins pour contrôler l’anémie alors que mes oreilles piquent et que j’ai la sensation d’être enivrée en permanence. Le docteur, qui me tutoie, me dit de « foutre le camp ». Je pense aussi aux enfants qui grandissent dans cet environnement toxique où toutes les clefs sont rouillées rapidement par les émanations de la presse. Encore aujourd’hui, je ne supporte plus les odeurs de solvant.

      Mon état de santé préoccupant précipite le départ de Méru en 1960. Ma fille Paule, alors âgée de 12 ans, attachée à son école et ses amies ne veut pas quitter Méru où elle reste en pension. Pascale, âgée seulement de trois ans part avec nous et va à la crèche car il faut que l’on trouve rapidement du travail.

      Je trouve une petite boutique dans laquelle je vends : bas, napperon, laine… à Colombes. Je fais un stage chez Vitos pour apprendre à remailler les bas et vendre la marque mais ça ne marche pas. Nous habitons alors dans une maison de plein pied située derrière la boutique, équipée d’un grand poêle qui ne chauffe rien. L’originalité des lieux réside dans les toilettes qui occupent la totalité du grenier, installée sur un « trône » entouré de journaux punaisés.

      Robert est représentant dans différentes entreprises. Travaillant alors dans les surgelés, il va souvent « chez Max », un bistrot rue des Abondances, à Boulogne-Billancourt. Max et Robert deviennent amis et « Max » propose à Robert la gérance du bar.

      L’établissement, situé près de la Maison des jeunes, de la grande maison Simon (blanchisserie) et de Citroën, marche bien. Les deux jukebox se bloquent à force de marcher à plein régime.

      Quand Max veut vendre le bistrot, nous ne pouvons pas l’acheter. Nous n’avons malheureusement pas l’argent nécessaire et à cette époque on ne fait pas de crédit. Avec le peu d’économie dont nous disposons nous pouvons cependant acheter « Le Longchamp », un autre bar près du bois de Boulogne, rue Jean Baptiste Clément.

      Au « Longchamps » c’est une clientèle d’habitués, de prostituées et de gars qui travaillent sur les chantiers du bois de Boulogne et des nouvelles autoroutes qui fleurissent dans le paysage parisien. Je me rappelle des deux hommes qui arrivent un matin et demandent un petit déjeuner. Ils reviendront les jours suivants, tous les jours. J’ai installé un tronc : celui qui parle de travail doit mettre un franc ! Quand la cagnotte est pleine, nous allons faire un repas tous ensemble.

      Au « Longchamp »,  les clients se sentent chez eux !

      Mes filles sont grandes mais elles doivent se débrouiller seules car nous sommes, Robert et moi, très accaparés par le café. Je préfère que mes filles prennent des plateaux repas et ne trainent pas dans le bar avec sa population d’hommes et de prostituées. 

      Victime de l’escroquerie d’un marchand de fonds sans scrupules, nous perdons beaucoup d’argent. Un ami nous conseille de nous mettre en gérance mais au procès cela nous coute très cher : la propriétaire, madame Fabre, reprend le bar…Nous nous retrouvons sans rien!

      Je pars avec les tabourets de bar, ainsi que les portes clefs, plus de sept cents, que les clients jetaient sur la poutre au-dessus du comptoir.

      Après « Le Longchamp », nous nous installons dans un appartement Rue Château Landon, dans le 10e arrondissement.

      Après quelques années à travailler dans une imprimerie, je trouve une place en 1972 à « La Parisienne ». Cette chaîne d’épicerie recherche une vendeuse-gérante pour la boutique rue du Faubourg Saint Martin. Je travaille à « La Parisienne » jusqu’à la retraite. Je fait une « pause » à la naissance de ma petite fille, Jennifer, pour aider ma fille, Paule, pendant les 3 ans qui précèdent la maternelle. Je reprends ensuite mon travail à « la Parisienne » en « volante » : je remplace les vendeuses absentes dans le tout Paris jusqu’en 1981 quand mon mari, Robert, peut bénéficier de sa pré-retraite.

      De la ville à la campagne

      Avant la retraite nous avons acheté un appartement à Yvry-sur-Seine, rue Pierre Brosolette, ainsi qu’une maison de campagne « Les Pierrots », dans le Cher. Nous profitons de la maison pendant les vacances et nous réalisons beaucoup de travaux dans cette grange sans eau, ni électricité.

      « Les Pierrots » sont utilisés par les enfants, devenus grands. Paule et son mari Jacky habitent Colombes, en Région parisienne, mais viennent passer des vacances aux « Pierrots » avec leur fille Jennifer. L’occasion aussi de voir Pascale et son mari Jean-Yves qui depuis 1976 se sont installés à quelques kilomètres des « Pierrots », aux « Bruyères Mandets », près de Dornes.

      Quand Robert peut prendre sa pré-retraite, nous déménageons aux « Pierrots », devenus une maison confortable.

      En 1986, une ligne droite est tracée sur une carte entre les «Pierrots » et la côte atlantique pour choisir une destination au bord de la mer. Nous découvrons la ville de Fouras en Charente-Maritime et achètons une petite maison rue des Courtineurs. C’est une maison de vacances, séparée de la mer par des champs. Après quelques années, nous décidons de chercher une autre maison, un peu plus grande et plus confortable. Nous en trouvons une, 14 rue Pierre Loti.

      A l’époque nous faisons des allers et retours entre les deux maisons jusqu’en 1990. Pendant l’hiver, en voulant ouvrir le portail des « Pierrots », Robert glisse sur le sol gelé et tombe en arrière. Les secours l’emmènent à l’Hôpital de Nevers pour un traumatisme crânien. D’un caractère soupe au lait, Robert quitte l’hôpital avant d’avoir fait tous les examens nécessaires, signe une décharge et part dans Nevers sans même m’avoir prévenu!

      De la campagne à la mer

      Nous ne pouvons pas rester aux « Pierrots », maison isolée dans la campagne où rien ne peut se faire sans voiture. Nous vendons « Les Pierrots » et font le voyage en ambulance jusqu’à Fouras. Un ami de la famille, Daniel, transporte le chat, Cassus qui miaule tout le long des 400 kilomètres. Pascale et Jean-Yves se chargent de quelques meubles et du chien, Ulma.  

      Nous sommes bien installés dans notre maison du bord de mer. Le quotidien est quelque fois chamboulé, pendant les vacances, par l’arrivée de nos petites filles, Jennifer et Mélodie, mais la vie s’écoule paisiblement.

      Malheureusement Robert souffre de plusieurs maux. Sa carrure d’ours semble plus fragile et ses grands yeux bleus se creusent jusqu’à ce se fermer le 5 février 2000.  

      Un an avant, un fox terrier de quelques mois est arrivé dans la maison, apporté par le Père Noel. La boule de poil s’appelle « Ok » et occupe à plein temps mon quotidien.

      A 88 ans, Je vis dans ma maison, entourée de ma famille et mes amis.

      De mes promenades matinales au bord de la mer avec Ok je retiens les couleurs et les odeurs. Mes pas connaissent chaque trou et bosse du chemin qui longe la falaise. Clopes et vin accompagnent mes soirées pendant lesquelles je couds, réalise des patchworks et fait de magnifiques et minutieuses  tapisseries. Pour ces dernières, je n’hésite pas à changer les couleurs pour donner plus de relief aux motifs. Mes armoires sont pleines de vêtements imprégnés de mon parfum « chanel n°5 ». Tous ces vêtements ont été soigneusement décousus et recousus, comme au temps de la guerre, mais cette fois pour le simple plaisir de les modifier. Mes placards regorgent d’objets d’antan et de photos, témoins de toute une vie, dure et intense, haute en couleur!